phobique socialCette partie fait suite à l’article principal donnant une définition de la phobie sociale et est extrait d’un mémoire étudiant que j’avais écrit. Elle a pour but de mieux expliquer le phénomène de la phobie sociale. Cet article comporte une analyse sous l’angle des interactions décrivant les rapports d’une personne phobique sociale aux autres et à ses pairs. Comment se comporte une personne phobique sociale quand elle est en groupe ? En quoi la phobie sociale représente-elle un handicap invisible ? Quels sont les symptômes et les causes ?

1) Trois profils de phobiques sociaux : mieux comprendre

Tout d’abord, on peut distinguer deux voies principales par lesquelles le soupçon de phobie sociale se porte sur une personne.

D’une part, il y a la voie formelle, c’est-à-dire que le sujet a été diagnostiqué par un professionnel (psychologue, psychiatre) à l’occasion d’une consultation liée à un épisode dépressif, à des crises d’angoisse ou à un alcoolisme.

D’autre part, il y a la voie informelle, la personne a découvert les concepts de la phobie sociale en lisant des livres, en faisant des recherches sur Internet ou bien une personne de son entourage lui en a parlé. Dans la plupart des cas, les gens s’auto-proclamaient phobiques sociaux par la simple reconnaissance de leurs symptômes. Certains souffraient simplement d’anxiété généralisée, de timidité maladive ou de personnalité évitante. En fait, le terme de phobie sociale serait un concept qui englobe tous ces troubles d’anxiété sociale.

Nous pouvons d’ores et déjà dégager trois grands profils émergents, trois « idéaux-types », des individus que l’on rencontre dans les communautés de phobiques sociaux :

– Le premier cas de figure concerne celui qui souffre réellement de la phobie sociale dans sa forme pathologique et généralisée, c’est-à-dire manifestant tous les symptômes physiologiques (tremblements, sueurs, crises de panique) et psychologiques (pensées dysfonctionnelles). Son quotidien est extrêmement difficile car la peur envahit tous les champs des activités sociales : démarches administratives, répondre au téléphone, parler à un inconnu, manger devant autrui, parler devant un groupe. Ici, dans la majorité des cas, la phobie sociale a surgi très tôt, durant l’enfance, comme si elle revêtait d’une forme presque innée. Elle fait partie intégrante de la personnalité de l’individu, celui-ci a toujours été perçu comme une personne extrêmement anxieuse, sans cesse préoccupée, hypersensible aux critiques, froide en apparence.

– L’autre profil émergent est la personnalité timide excessive ou la personnalité évitante. L’individu ne souffre pas forcément des symptômes physiques de la phobie sociale, il est dominé par des pensées dysfonctionnelles qui font qu’il éprouve une anxiété intense à une ou à quelques situations sociales. Sa personnalité est inhibée, il est sensible au jugement négatif d’autrui, est extrêmement réservé dans les relations intimes, se perçoit comme inférieur aux autres. Les interactions sociales sont sources d’angoisse car il ne sait pas comment se comporter en public et fuit parfois les situations par crainte d’éprouver de l’embarras.

– Enfin le troisième cas de figure concerne l’individu dont la phobie sociale a surgi tardivement, à l’âge adulte, comme par un « processus acquis » relevant de son environnement. Il était considéré jusque-là comme une personne sociable, naturelle, affirmée, voire extravertie, s’intégrant facilement dans les groupes. Dans la plupart des cas, cet individu a basculé dans l’anxiété sociale suite à un événement traumatique (décès d’une personne proche, perte d’un emploi) et manifeste de manière surprenante les symptômes physiques et psychologiques de la phobie sociale, éventuellement à des degrés inférieurs ou équivalents selon la personne. Ainsi, nous pouvons citer l’exemple de Ludovic, 33 ans, avant d’avoir ce handicap, il avait un poste de cadre dans la sécurité en grande distribution, il s’occupait des formations, il était à l’aise pour faire ses exposés devant les groupes. Et lorsqu’on lui demande d’expliquer les origines de cette phobie sociale, voici ce qu’il répond : « Pour ce qui est du déclencheur de la phobie sociale, il proviendrait du décès de la grand mère d’un ami qui m’aurait rapproché du décès de la mienne dont je n’aurais pas fait le deuil, mais cela reste une supposition. Pour ce qui est de la cause, là c’est ouvert à pas mal de choses que je n’ai peut-être pas su digérer durant mon enfance. » Depuis quatre ans, Ludovic a arrêté de travailler, il est suivi par la Cotorep et perçoit une allocation pour personnes handicapées, il suit une thérapie à côté.

Le principe du « qui est semblable se comprend » est fondamental et constitue, comme on l’avait vu, un générateur du lien social dans ces communautés. Cette compréhension mutuelle s’applique aux trois catégories différentes des profils phobiques sociaux émergents puisque les gens ont en commun la volonté de sortir de l’isolement, tous sont souvent passés par le même parcours : échecs professionnels, problèmes relationnels, consultations chez un psychothérapeute. C’est une communauté complètement marginalisée dont les personnes extérieures n’ont nulle idée de ce qu’ils peuvent vivre au quotidien, et ce en raison de la méconnaissance et des stigmates associés à la phobie sociale, les gens gardent le silence et ne s’expriment souvent sur le sujet qu’avec ceux qui sont les siens.

De mon observation, j’ai pu constater que dans les deux premiers cas de figure, c’est-à-dire chez les personnalités évitantes et phobiques sociales depuis l’enfance, celles-ci ont plus de facilité à accepter leur identité, à reconnaître leurs handicaps, car cela fait en quelque sorte partie de leur caractère naturel. Tandis que chez les personnes devenues phobiques sociales à un âge tardif, le sentiment de honte est souvent très présent, l’apparition de cette maladie est associée à un terrible échec, à une dégradation de l’image de soi, et elles font tout pour en dissimuler les indices aux amis, à leurs collègues de travail. Elles veulent préserver leur image, leur dignité, et les prises de décision pour se rendre dans des associations spécialisées ou dans des thérapies de groupe ne sont pas évidentes.

La communauté des phobiques sociaux est très intéressante à observer de l’intérieur d’un point de vue psychosociologique, comme nous allons le voir pendant toute la suite. Une autre remarque qui revenait souvent à mes oreilles : dans les deux premiers cas de figure, les sujets ne comprenaient pas souvent comment certains gens extravertis pouvaient d’un jour à l’autre basculer dans la phobie sociale et souffrir des mêmes symptômes de manière aussi excessive qu’eux. Pour la plupart des phobiques sociaux de longue date, ils pensaient intimement que ceux-ci pouvaient guérir plus facilement que ceux dont la phobie est ancrée depuis la prime enfance. Il y avait une espèce d’incompréhension entre eux à ce niveau.

2) La peur de perdre la face : le phobique social dans ses relations sociales

Ici, nous allons tenter de comprendre de près pourquoi les interactions sociales sont au centre des angoisses pour le phobique social. « La vie sociale est une scène », affirmait Erving Goffman, comme un spectacle d’apparences en représentation, où l’individu lors des interactions avec autrui contrôle en permanence l’impression qu’il donne de lui-même, gère au mieux son image. Une interaction est réussie quand aucun des participants ne perd la face, chacun est alors confiant et se sent en sécurité. On respecte le temps de parole de l’autre, les regards et les silences sont contrôlés, tout est fait pour ne pas couper le flux de l’échange. Notre société moderne tend en outre à la valorisation de l’image qu’on doit donner à autrui. Mais lorsqu’une personne rate sa prestation, celle-ci peut éprouver une certaine honte, et le malaise gagne les participants. La conversation n’est plus maintenue, elle fléchit, perd de sa vivacité, voire s’interrompt.

Les signes objectifs de l’embarras sont nombreux : rougissement, voix changeante, regard fuyant, sueurs, mains tremblantes, gaucherie, distraction et incongruités. Autant de signes répandus chez la personne phobique sociale que l’on sait très vulnérable dans les situations d’interaction en raison de ses difficultés à soutenir une conversation, à être naturelle et à garder son sang-froid. Á cause d’un blanc qu’elle n’a pas réussi à combler, elle perd le contrôle de ses expressions et baisse la tête. Son interlocuteur fait semblant de ne pas avoir remarqué qu’elle a trébuché. La conversation reprend tant bien que mal, le phobique voit son image menacée, il essaie de se rattraper, malgré les palpitations au cœur, il lance des questions à son interlocuteur pour se donner le temps de se reprendre. Il donne l’impression d’être attentif à tout ce qui se dit, à être dans la scène, mais en vérité il est uniquement occupé à produire cette bonne impression. Quelques instants plus tard, il est à nouveau à court d’idées, les blancs sont de plus en plus fréquents, et l’autre a désormais le sentiment de parler dans le vide. Le phobique a perdu la face et l’interaction est interrompue parce qu’il n’a pas réussi non plus à sauver la face de son interlocuteur lequel ressent maintenant un malaise. Afin de ne plus revivre cette situation, ce dernier préférera désormais se tourner vers d’autres personnes. C’est le genre de situation que rencontrent beaucoup de gens anxieux et timides.

Chez le phobique social, l’angoisse peut atteindre son paroxysme, comme le décrit cette personne : 

« Dès que je me retrouve face à une personne avec qui je me sens mal à l’aise et imaginons qu’elle me pose une question, j’ai l’impression de ne plus sentir mon corps, je tremble, je sue, je bégaie et je me dis que la personne va forcément le remarquer ce qui aggrave ma panique alors j’essaie de faire au plus vite pour pouvoir me casser, souvent j’invente des excuses débiles du genre « je n’ai pas le temps » ou  » je ne me sens pas bien », mais je me dis que c’est trop tard parce que la personne a compris, on me demande souvent quand ça m’arrive  » ça va ? « ,  » T’es sûre ? Le pire, c’est que j’appréhende tous ces moments et je suis anxieuse à l’idée de rencontrer quelqu’un, ce qui me bouffe beaucoup d’énergie. »

En somme, le phobique social est un mauvais interactant, comme aurait dit Erving Goffman. Pris par une crise de panique, il peut arriver qu’il quitte brusquement la scène, les participants sont alors heurtés et ne savent pas comment réagir. Revenir ensuite sur scène est dangereux, le phobique cherche un nouveau texte dans les coulisses ou bien abandonne définitivement comme dans la plupart des cas à cause de la honte. Á moins que celui-ci fasse un effort de figuration pour parer aux incidents, c’est-à-dire par le tact, l’assurance, l’humour, la diplomatie, afin de réparer un échange.

Dans les rencontres entre phobiques sociaux, auxquelles j’ai pu assister, dans les associations ou dans les activités de sortie en groupe ou en binôme, force est de constater que les communications peinent parfois à s’établir. Les premiers instants sont souvent les plus embarrassants, en particulier lors du rituel de présentation. Les hésitations et les blancs sont très largement plus courants que dans les échanges que l’on connaît d’ordinaire. Les tours de parole des participants se font moins naturellement.

Une fois, j’avais rencontré une fille phobique qui avait le regard fuyant en permanence, chaque fois que mon regard allait dans sa direction, ses yeux se détournaient avec gêne. Bien que la conversation se déroulait naturellement, nos regards ne s’étaient jamais croisés un seul instant jusqu’à la fin de la rencontre. Elle n’était pas la seule, une autre fille m’avait également raconté une anecdote : lors d’une rencontre avec un garçon, ce dernier avait été terriblement vexé par le fait qu’elle ne le regardait jamais dans ses yeux et il pensait qu’elle se désintéressait de lui. Or c’était surtout dû à son embarras extrême. C’est un véritable problème car avoir le regard fuyant en permanence est un élément qui transgresse l’étiquette de la communication et dérègle l’interaction face à face.

Cela dépend évidemment des personnes qu’on rencontre dans ces communautés, certaines sont en apparence très à l’aise, éventuellement grâce à un travail de figuration par l’assurance, et elles arrivent à entretenir facilement la conversation. Quelques unes se disent guéries de la phobie sociale ou sont juste très timides et rencontrent quelques difficultés dans une ou quelques situations sociales mineures. D’autres, moins à l’aise pour s’engager spontanément dans la discussion, se montrent surtout très attentifs, simulent l’intérêt afin de préserver les sentiments des autres.

Dans les sorties en groupe à plusieurs, le groupe se divisait parfois en plusieurs sous-groupes, formant comme des clans, les gens à l’aise avaient tendance à rester avec ceux à l’aise, les timides avec les timides. J’ai pu constater que le phénomène suivant se reproduisait, il y avait souvent un ou deux leaders dans le groupe, c’est-à-dire des personnes affirmées et qui monopolisaient la conversation. Les phobiques plus embarrassés et silencieux, pour éviter que l’attention se porte sur eux, aimaient côtoyer les meneurs du groupe. Il arrivait ainsi très couramment qu’une ou deux personnes dominaient toute la conversation, les autres plus passifs ne faisaient qu’écouter ou parlaient de manière très discontinue. Dans les groupes, si l’un rate sa prestation à cause d’un blanc ou d’un instant de tremblement, d’autres se chargent de relancer l’échange. En générale, les personnes bavardes sont appréciées dans ces sorties car elles rassurent tout le monde en préservant l’ambiance et rehaussant les discussions. Et si l’un ne sent pas prêt pour enchaîner une sortie, il le fait savoir aux autres et quitte le groupe. Ce sont des situations qui arrivent fréquemment dans ces sorties.

Il existe une entraide dans les rituels d’interaction. On sent régner une ambiance très particulière, comme je n’avais pu auparavant observer nulle part, les scènes sont parfois chargées d’une lourde atmosphère, les sensations de malaise sont courantes. Les gens phobiques s’analysent entre eux, étudient le champ anxiogène de chaque situation. Ainsi, chaque fois que des situations embarrassantes pouvaient se présenter, les gens communiquaient beaucoup entre eux et comprenaient un tel si celui-ci ne voulait pas affronter une situation particulière, comme par exemple manger au restaurant ou aller à une soirée animée. Le respect mutuel est toujours très présent. Le phobique peut « perdre la face » dans les interactions ordinaires, se sentir humilié et écarté de la représentation, mais ici parmi ses pairs, il a une chance d’être compris pour ses mauvaises prestations, personne ne lui tient rigueur, il reste sur scène. C’est l’une des raisons de succès de ces sorties, lesquelles encouragent la plupart à les renouveler et d’autres à s’y joindre. Le phobique social se sent respecté, ses défauts sont acceptés parmi les siens.

3) La phobie sociale : un handicap invisible

Le handicap du phobique social est invisible en apparence à l’extérieur, sur la scène de la vie quotidienne, personne ne remarque sa différence ou ne peut douter du calvaire que celui-ci endure tous les jours, c’est avant tout dans sa propre psychologie que se développe son sentiment d’être stigmatisé. Un stigmate, rappelons-le, est un attribut qui disqualifie un individu lors de ses interactions avec autrui et qui l’empêche d’être accepté pleinement par la société. Les handicaps physiques et la couleur de peau constituent par exemple des stigmates visibles. Chez le phobique, nous sommes dans une situation où le stigmate est invisible en apparence. Il demeure pourtant visible de l’intérieur pour la personne elle-même, dans son état mental, et celle-ci éprouve une crainte réelle à l’idée d’être démasquée. Dans ce cas, l’individu est dit discréditable, pour reprendre les termes de Goffman. Son handicap n’est ni déjà connu et ni immédiatement perceptible. Il s’ensuit que chez l’individu affligé d’un stigmate inapparent, sa perception du monde extérieur se combine avec vigilance et calculs interminables, il doit constamment se surveiller mais aussi surveiller les regards de ses interlocuteurs de peur que ceux-ci repèrent des signes de son mal être. Ainsi, le phobique a tendance à se sentir « en représentation », c’est pourquoi il se sent toujours observé par les autres. Il utilise beaucoup d’énergie pour contrôler l’impression qu’il donne. Et lorsque des incongruités accidentelles se produisent en public, il risque de les interpréter comme les signes manifestes de son handicap alors que souvent les gens ne prêtent pas attention à ces détails.

Derrière les comportements apparents, se cachent toutes sortes de stratégie pour se sentir plus à l’aise dans les interactions avec autrui. Certains phobiques sociaux portent des lunettes noires pour mieux se protéger des regards des autres, pour masquer des regards fuyants. Les gens éreutophobes utilisent parfois un fond de teint sur leur visage pour camoufler les rougissements. Et lorsqu’ils ne sont pas équipés de ces éléments désidentificateurs, ils vivent une anxiété d’anticipation avant une rencontre. Ou bien alors on évite à tout prix d’attirer l’attention des autres sur soi, comme le raconte Coralie :

« J’ai du mal avec les fringues, je n’ose pas m’habiller autrement qu’en jeans, en pull… Par exemple, je m’interdis les jupes et les couleurs « flash », genre je suis tout le temps en noir, en marron…en passe-partout. Pourtant, j’aime les fringues, j’en ai des tas, mais une fois achetées elles restent au placard… »

Par ailleurs, dans les communautés de phobiques sociaux, j’ai pu constater que l’alcool était souvent synonyme d’un excellent moment de détente et de convivialité pour beaucoup d’entre eux, lesquels se donnaient fréquemment rendez-vous dans des bars ou organisaient des soirées pour boire ensemble. La raison est simple : l’alcool diminue fortement la phobie. Boire leur permettait de se lâcher, de moins contrôler les émotions de leur visage, d’apparaître au final plus naturel. L’alcool est un très bon anxiolytique et désinhibiteur, comme un artifice qui permet de mieux maîtriser la réalité, mais aux effets secondaires redoutables. Malgré cela, beaucoup de personnes phobiques sociales continuent de prendre de l’alcool ou de la drogue pour s’aider à faire face aux situations sociales ou de performance (par exemple boire avant une scène d’exposition). D’après les médecins, un comportement de dépendance à l’alcool est fréquemment décelé chez les patients confrontés à la phobie sociale.

Comme nous le confie Patrick, 24 ans, dans son témoignage :

 « J’ai tout essayé, j’ai consulté plein de spécialistes, j’ai essayé une panoplie de médicaments et d’anti-dépresseurs, mais ça ne marche jamais. Ma solution pour le moment : je traîne un mélange de 7up et de vodka à haute concentration dans mon sac que je bois a chaque fois avant d’aller voir mes amis ou sinon la panique s’empare de moi et je deviens méconnaissable. Lorsque je bois et que je suis saoul, c’est là que je n’ai plus peur et que la phobie disparaît ! ».

C’est durant l’enfance souvent que le phobique apprend son stigmate, perçoit sa différence à l’école sous les quolibets et les sarcasmes parfois violents de ses camarades. Nombreux sont les témoignages qui décrivent ces premiers instants pénibles en adaptation scolaire, on remarque que le sport est l’activité à l’école la plus citée comme source de terrible angoisse parce qu’elle impose une situation de performance en public et d’interaction avec les autres enfants. Les psychologues et les psychiatres, par habitude des consultations, peuvent repérer ces signes de malaise, et d’autant mieux ceux spécialisés dans l’anxiété sociale parce qu’ils connaissent par cœur les symptômes, ils sont aptes à identifier chez un sujet les signes d’une phobie sociale. Dans la plupart des cas, le psychologue ou le psychiatre est la seule personne informée du stigmate. Chez l’individu discréditable, celui-ci délimite ses risques en divisant le monde en deux groupes : l’un, très restreint, auquel il informe de son handicap, et l’autre, composé de la majorité, auquel il ne révèle rien. En effet, celui qui porte un stigmate produit un malaise chez l’autre, cette relation tendue, gênée, ambiguë, ne sert qu’à les éloigner plus. Afin de dissiper les malentendus, les incompréhensions, il est parfois tentant pour la personne phobique de révéler les origines de son mal être. Certains prennent l’initiative d’aborder le sujet pour se sentir mieux compris. Les intimes ne sont pas forcément les premières personnes averties, bien au contraire, il s’agit souvent de dissimuler des réalités honteuses à notre famille. Dans le cercle familial, il est évident que le stigmate est aisé à dissimuler pour le phobique social, il se trouve en environnement familier, il est à la limite perçu comme quelqu’un de timide à l’extérieur. Tandis que ce stigmate peut avoir des conséquences plus graves avec d’autres intimes, un conjoint ou un amant, auxquels il est préférable de révéler sous peine que certains comportements en société soient incompris : peur d’aller au restaurant ou au cinéma, peur des moments d’intimité parce que c’est la première fois. Soit la personne intime comprend ses difficultés et joue un rôle pour l’aider à affronter certaines situations sociales : faire les démarches administratives ou répondre au téléphone à sa place. Ou bien, plus fréquemment, on lui conseille de ne pas se focaliser sur sa pathologie, de se considérer comme un individu normal car tout le monde a aussi ses ennuis. On connaît son état mais on s’efforce d’éviter toute allusion, ou on lui demande ouvertement de nier le poids de son fardeau et de chercher à faire des efforts, ce qui est alors mal accepté par la personne phobique.

Hélie, secrétaire de 33 ans, a choisi d’en parler à sa famille :

« Pour en parler à mes proches, j’ai imprimé les pages du livre la Peur des Autres au dernier chapitre « comprendre la phobie sociale ». J’ai annoncé à ma famille que je souffre de phobie sociale. Quelques temps après, j’ai laissé le document à mes parents en leur disant qu’ils pourraient en prendre connaissance pour s’informer, quand ils en auraient envie. Ma mère l’a lu et on en a parlé après ensemble. Mon père, il n’aime pas que j’évoque mes difficultés, ça le met mal à l’aise… Pour ma soeur, c’est elle qui a cherché les infos, parce qu’elle voulait m’aider. Mon frère aussi, je lui ai fait lire mais ça ne l’intéresse pas. Chacun réagit différemment. »

Ceux qui compatissent aux problèmes sont généralement ceux qui partagent le même stigmate, c’est pourquoi beaucoup s’engagent dans des associations, entrent dans les communautés, en espérant toutefois qu’ils n’y croiseront pas des visages familiers. Ce qui est intéressant à observer, c’est qu’on retrouve chez le phobique comme pour tous les porteurs de stigmate invisible une tendance à hiérarchiser ses semblables selon le degré de visibilité et d’intensité de leur stigmate. Ainsi, dans les communautés de phobiques sociaux, en parlant d’une personne qui a des côtés extravertis, on peut entendre en intimité des phrases de ce type : « Ah, celui-ci, il n’a pas l’air très phobique, je ne comprends pas de quoi il souffre, il est juste un peu réservé. » On ne le dit jamais publiquement par respect à autrui, mais on le chuchote souvent en privé. Et envers ceux qui sont plus évidemment atteints que lui, il a parfois la même attitude que les normaux adoptent à son regard.

Enfin, l’effort de normalisation qu’accomplit le phobique pour jouer sur scène un personnage ordinaire représente une phase de socialisation essentielle car ce jeu se combine à l’apprentissage du respect des codes sociaux de l’interaction face à face. Pour le plus chanceux qui guérit, il passe du statut de stigmatisé au statut de « normal », il réintègre le monde social et peut faire profiter son expérience du stigmate à ceux qui le découvrent.


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